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Par Marie Le Marois, le 17 octobre 2025

Journaliste

Quartiers populaires : sortir des clichés, pointer les richesses


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Image onirique du quartier du Val Nord à Argenteuil réalisée par les habitants @Métropop' !

Les quartiers prioritaires souffrent du regard globalement négatif que lui porte la société. Les premiers à en subir les conséquences sont les habitants eux-mêmes. Sur le terrain, les professionnels saccordent : il est urgent de faire évoluer limaginaire collectif qui entoure ces territoires. Et de valoriser les ressources et les réussites de ceux qui y vivent. À loccasion des dixièmes rencontres nationales des centres de ressources politique de la ville, le 9 octobre 2025 à Marseille, Marcelle est allée à leur rencontre.

Ils sont 1609, répartis sur tout le territoire français. Les Quartiers Prioritaires de la Ville (QPV) regroupent environ 6 millions dhabitants. Contrairement à une idée reçue, ils ne se concentrent pas seulement dans les grandes métropoles comme Marseille, Lille ou Lyon. On en trouve aussi dans des villes moyennes et petites, à limage dAuch dans le Gers ou Mende en Lozère. Les QPV ne sont pas peuplés uniquement de HLM, mais aussi de copropriétés. Les quartiers populaires ne sont pas forcément des quartiers QPV. Mais les QPV, qui tous comptent plus de 1000 habitants, affichent un niveau de pauvreté en moyenne plus important que laire urbaine où ils se trouvent. Cest même leur spécificité. Souvent diabolisés, les QPV sont des territoires complexes, bien plus riches que ce que laissent entendre les stéréotypes.

Une mauvaise réputation construite à distance

Daprès un rapport du Crédoc, près de 60% des Français associent ces quartiers à la délinquance ou à linsécurité. Pourtant, plus de la moitié dentre eux ny ont jamais mis les pieds. <!–more–>

Cette représentation négative, explique l’étude, est largement façonnée par les médias et les fictions télévisées. Le cinéma aussi joue un rôle dans cette construction : « Pour dépeindre un environnement sombre, violent, très performatif, il choisit souvent la banlieue comme décor social », souligne Julien Neiertz, socio-anthropologue, spécialiste du sujet. L’image de la tour impersonnelle, dangereuse et déshumanisante est devenue un cliché visuel, reconnaissable dès les premières secondes dun film.

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Des stéréotypes qui ont un prix

Pourquoi ces stéréotypes persistent-ils? Parce quils ont une fonction, explique encore Julien Neiertz : rassurer, classer, distinguer “eux” de “nous”. En désignant les QPV comme des zones de non-droit, on localise symboliquement le danger ailleurs. Cest aussi un outil politique : pointer du doigt ces quartiers permet d’éviter de parler d’autres maux. Mais pour les habitants, la stigmatisation a des effets bien réels : découragement, autocensure, freins à laccès à lemploi ou au logement. Le taux de chômage des jeunes des QPV reste deux fois supérieur à celui des autres jeunes en France. Le regard porté sur ces quartiers finit par peser sur les trajectoires individuelles et aggrave la fracture sociale.

Plus prosaïquement, Julien Neiertz parle d’injustice. « Il est injuste de stigmatiser une zone urbaine par rapport à ces difficultés, d’autant plus qu’elles s’expliquent historiquement, sociologiquement et économiquement. Si on veut avoir une société qui avance ensemble, il ne peut pas y avoir de territoires pointés du doigt ».

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“On a limpression quon va enjamber un cadavre en arrivant”

À La Castellane, dans le nord de Marseille, Célia Bentaleb, chargée de développement au centre social du quartier, le constate au quotidien. « Dès quon parle de La Castellane, les gens pensent au trafic, aux descentes de police, aux fusillades ». Pourtant, ce quelle voit, elle, cest un quartier vivant, dynamique, porté par ses habitants. « Il y a une trentaine dassociations, une solidarité intergénérationnelle très forte, des femmes mobilisées, des fêtes de quartier ». Changer les choses commence donc par changer de regard. Et pour cela, explique-t-elle, il faut « déjà, tout simplement s’y intéresser ». Aller voir, écouter, découvrir de lintérieur. Pour se rendre compte soi-même de ce qui se vit et se joue.

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♦ (re)lire Rania Aougaci, une femme au service de sa cité

La rencontre, comme levier de transformation

Tous saccordent à dire que, pour casser les stéréotypes, il faut travailler sur les représentations associées aux quartiers prioritaires avec les riverains, les habitants extérieurs et les institutions. Cest sur quoi œuvre Métropop!, une association implantée en Seine-Saint-Denis et cofondée par Julien Neiertz avec un collectif de citoyens. Avec les Métroportraits, des jeunes ont réalisé des portraits vidéo de figures inspirantes de leur quartier. Loccasion de les faire réfléchir sur les notions de modèle et dinfluence.

Avec “Du Quartier à la Métropole“, des habitants – de quartiers aisés comme populaires – ont été invités à se rencontrer, se déplacer, découvrir dautres réalités. À Stains, une habitante dun quartier privilégié a ainsi découvert une ambiance de village, chaleureuse et solidaire, à mille lieues de ce quelle imaginait. 

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Créer des imaginaires pluriels

La rencontre, cest ce que proposent Dégun sans stage ou Viens Voir mon Taf en mettant en relation des entreprises et des élèves de 3e des QPV en recherche de stage. C’est ce que réalise également le programme Le Grand Bain en réunissant, durant un an, des classes de primaire de réalité sociale différente autour dateliers communs. Lors du regroupement annuel des acteurs de la Politique de la Ville, les participants ont lancé des idées à foison. Organiser des petits déjeuners avec habitants, institutionnels et médias. Proposer des échanges avec le MEDEF. Inviter les habitants dailleurs aux événements du quartier.

La rencontre est un puissant facteur de changement. Elle permet de dessiller les regards, de faire évoluer les clichés et de créer dautres imaginaires collectifs. 

♦(re)lire Contre la peur de l’autre, provoquer la rencontre

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Et combattre les idées reçues

« Lidée nest pas denjoliver ces quartiers, mais de dire simplement ce qui sy passe. Réellement », martèle Corinne de La Mettrie, directrice générale déléguée à la politique de la ville, ANCT. Pour appuyer ses propos, elle cite le rapport de lInstitut Montaigne, ‘’Les quartiers pauvres ont un avenir’’ qui combat huit idées reçues. La n°4, par exemple : Les territoires les plus pauvres reçoivent beaucoup de la solidarité nationale alors qu’ils y contribuent peu ; or, ‘’la Seine-Saint-Denis, département le plus pauvre de France métropolitaine, est le 8e département contributeur au financement de la protection sociale’’.

« Il faut sortir de la vision manichéenne banlieue versus centre-ville et remettre de la nuance », intervient une actrice de la Politique de la Ville Normandie. Comme le résume Julien Neiertz : « La banlieue, ce nest pas un long fleuve tranquille, c’est des contextes difficiles, mais c’est incroyablement solidaire à plein de niveaux, humain, sensible, beaucoup dhumour. Partout où j’ai été, c’est ça que je retiens : la convivialité et la chaleur humaine ».

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Passer dune logique de réparation à une logique de coopération

Changer de regard permet de faire un pas de côté. « Pour voir les quartiers sous langle des atouts et des capacités, plutôt que par ses manques et ses problèmes », souligne Guy-Laurent Silvestre, de Cité Ressources (Centre de ressources politique de la ville PACA. La Politique de la Ville entame aujourdhui une évolution importante. Plutôt que se contenter de “réparer” les manques, elle vise à valoriser les ressources et à renforcer le pouvoir dagir des habitants.

Des exemples concrets existent déjà : à Marseille, la fédération Sororité Inter Quartiers, impulsée par la Politique de la Ville, réunit des femmes investies dans leur cité. Elles sorganisent ensemble pour mieux agir sur le terrain et peser dans le dialogue avec les institutions.

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♦(re)lire « Les femmes sont la solution de nos quartiers »

Visibiliser les récits positifs, sans nier les difficultés

Changer les regards, ce nest pas peindre un tableau idyllique, mais montrer les initiatives, les belles trajectoires, le patrimoine artistique et culturel à foison. Il faut encore que la société ait envie de s’en approcher. Pour cela, il est important de ‘’visibiliser’’ les richesses, notamment dans les médias. Des initiatives locales, comme Wanted TV à Tours, donnent la parole aux jeunes des quartiers prioritaires. Les ‘’visibiliser’’ également en offrant dautres récits au cinéma. « Fort heureusement, des réalisateurs sortent des codes, des clichés. Ils décrivent une autre fiction, plus subtile et plus juste », pointe Julien Neiertz qui cite plusieurs films (bonus). Un cinéma qui, à linverse dun Bac Nord, sintéresse à ce et ceux que l’on ne voit pas.

Changer le regard sur les quartiers populaires ne se fera pas en un jour. Mais la volonté collective de mettre en lumière les atouts, les talents, les cultures de ces territoires peut faire la différence. Cela suppose de créer des espaces de rencontre, de casser les murs médiatiques et de raconter la réalité. Dans sa nuance et sa complexité.♦

Bonus

#La politique de la ville est apparue au début des années 1980 pour réduire les écarts de développement au sein des villes. Concrètement, elle œuvre pour donner un coup de pouce et soutenir les projets locaux, à hauteur de 500 à 600 000 d’euros par an. « C’est un levier pour de nouvelles dynamiques », résume un participant du regroupement annuel des acteurs de la Politique de la Ville, à Marseille. « Mais elle ne doit pas remplacer les manquements du service public : transports, écoles, police, infrastructures sportives, etc. », ajoute un de ses confrères.

Les acteurs de la politique de la ville : Êtat, Région, Département, CAF, bailleurs, associations, etc.

#Un territoire qui relève de la Politique de la Ville ne l’est pas à vie. Il arrive qu’il ne soit plus un QPV quand il y a une déprise démographique (pour rappel, il faut minimum 1000 habitants) ou lors d’une opération de renouvellement urbain qui fait que le revenu médian a augmenté. 

♦ Lire aussi : Les femmes sont les solutions dans les quartiers

#Les Centres de ressources politique de la ville (CRPV) se distingue par leur rôle de tiers facilitateur. Ils favorisent les échanges entre les différents partenaires pour trouver des solutions adaptées et partagées. Ils contribuent à mettre en œuvre une politique de la ville plus efficace, en offrant des services au plus près du terrain. C’est un appui opérationnel pour la méthode et le développement local.

#Filmographie nuancée et constructive par Julien Neiertz : Swagger d’Olivier Babinet Sweger, Gagarine de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh, Le ciel, Les oiseaux et…ta mère ! de Djamel Bensalah, Intouchables dOlivier Nakache et Éric Toledano. Et dernièrement, Sage-homme de Jennifer Devoldère.

#Le dernier rapport national ‘’Paroles dhabitants et habitants de quartiers populaires’’. À travers leurs paroles et leurs vécus, les habitants qui s’expriment donnent à voir un autre point de vue. Celui de quartiers où il peut faire bon vivre et où l’on peut se sentir bien. Celui d’une insécurité qui n’est pas construite uniquement par la présence d’une délinquance juvénile, mais plus profondément par la dégradation du cadre de vie et par un sentiment d’abandon de la part des institutions. Une insécurité qui n’est pas que physique mais aussi sociale. Ils amènent également à réfléchir sur les liens entre (in)sécurité et vie de quartier. Et montrent que l’accroissement du sentiment d’insécurité dans nos sociétés contemporaines s’articule avec l’isolement et au repli sur soi. Ce rapport a été produit par la Fédération des Centres Sociaux et Socioculturels de France (FSCSF) et le Réseau national des centres de ressources politique de la ville (RNCRPV).