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Ce que mijotent les scènes culturelles hors représentations
L’association Les Petites Cantines propose depuis septembre 2025 des repas solidaires et partagés au Théâtre du Bois de l’Aune, à Aix-en-Provence. L’initiative permet aux habitants de se lier et au lieu culturel, de vivre hors représentations. Ce partenariat entre culture et cuisine est déployé ailleurs, comme Kawaa Lucernaire à Paris ou Le Guet-Apens à Château Thierry. Avec, toujours, la rencontre au menu.
Une véritable ruche s’active depuis 9h du matin au théâtre du Bois de l’Aune implanté dans le quartier populaire de Jas-de-Bouffan, à l’ouest d’Aix-en-Provence. Des petites mains coupent, râpent, pétrissent sur le piano en inox. Certaines lancent une friture dans une poêle, d’autres mettent le couvert dans le hall d’entrée. Ces dix femmes et hommes, tablier et charlotte sur la tête, sont les cuisiniers du jour des Petites Cantines d’Aix-en-Provence, la seizième antenne, et dernière-née, du réseau éponyme.
Ce partenariat trouve racine dans l’ADN du Bois de l’Aune qui ambitionne un lieu pluridisciplinaire et ouvert en permanence. « Ouvert sur la place, le quartier, la ville », étaye Patrick Ranchain, son directeur. Avec son équipe, il cherchait une structure qui soit un prolongement naturel de ce théâtre gratuit. « L’idée est de désacraliser le théâtre, de le rendre le plus accessible possible, d’en faire un lieu simple de rencontres, d’échanges et d’hospitalité », résume celui qui imaginait déjà ce projet en 2018. Six ans plus tard, un habitué du théâtre l’a mis sur la voie des Petites Cantines d’Aix-en-Provence. Il est emballé : cette cantine non lucrative et inclusive partage les mêmes valeurs et dynamiques.
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Bien plus que des plats : des liens
Lorsque Patrick Ranchin les a contactés, les quatre porteurs du projet, tous bénévoles, organisaient leur cantine dans des lieux éphémères. Convaincus, ils ont posé casseroles et assiettes au Bois de l’Aune pour une année de test, au rythme d’un repas par semaine pour commencer. Confortés par le nombre de participants, ils ouvrent dès novembre quatre jours par semaine. Le principe est le même que pour les autres Petites Cantines : les convives sont invités à partager un déjeuner, à prix libre, et, pour ceux qui le souhaitent, à cuisiner.
Le public ? Des habitants, des artistes en résidence, des mamans du centre social, des travailleurs du quartier et des Aixois de plus loin drainés par le théâtre. Des personnes modestes jusqu’à d’autres au fort pouvoir d’achat . « L’idée est de créer du lien et de mixer ces gens qui se croisent sans vraiment se rencontrer », étaye Emmanuelle Théchi, un des quatre fondateurs. La cuisine devient un prétexte pour se frotter à la différence, « être les uns avec les autres, et non contre », précise cette ingénieure en génie civil. La cuisine permet également aux personnes isolées, renfermées, de prendre confiance en elles et en l’autre.
« Les Petites Cantines est un modèle à contre-courant de la société. Le repas est à prix libre et on ne sait jamais qui va venir en cuisine ou à côté de qui on va être assis », Diane Dupré la Tour, fondatrice et co-présidente de l’association.
Une cuisine gourmande et saine

Avec le prix libre et le participatif, l’alimentation de qualité est le troisième pilier des Petites Cantines. Chacun accède ainsi à une cuisine fraîche et maison, quel que soit ses revenus. Aux fourneaux aujourd’hui, c’est Christine, une Américaine venue améliorer son français. Elle a défini le menu asiatique et entrepris les courses. À ses côtés, Gisèle, une habituée qui aime « cuisiner ensemble », roule dans ses paumes des boules de farine de riz gluant. Tandis qu’Emma étale des pancakes oignons verts-ciboulette. Soudain, une question fuse à travers la cuisine. C’est Philippe, à la plonge. Il veut savoir s’il y a une cuisson à lancer. Ce passionné des relations, « mais pas de cuisine », désire « faire bouger les lignes dans ce monde de brutes ».
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La solidarité au menu

L’heure du déjeuner arrive. Le hall cerclé d’immenses fenêtres se remplit des 30 convives qui ont réservé, dont les cuisiniers. Christian, le trésorier, rappelle que le repas est à prix libre, même si 13 euros permettraient de rester à l’équilibre. Certains donneront moins, d’autres plus. « Cette mixité du portefeuille est importante. Nous avons une vocation sociétale, pas uniquement sociale », argumente Élodie Gindrier, une des deux salariées (à mi-temps). Les mets défilent, les conversations s’animent. Ici, on parle du plat – des nouilles sautées « très parfumées » – et des activités de chacun. À une autre table, on discute voyage, gastronomie et lectures. Le repas s’étire dans la bonne humeur. Valérie, DRH dans la vie, se lève pour changer les assiettes. Son voisin, médecin, apporte le pain. Il y a un côté ‘’comme à la maison’’, raison pour laquelle on dit ‘’convives’’ et non clients.
Des activités en partenariat avec des associations

Les Petites Cantines prennent petit à petit leurs marques, nouent des partenariats avec des associations pour des repas singuliers. Tel un déjeuner avec le collectif Agir ou un autre les yeux bandés avec Aix en vue qui sensibilise au handicap visuel. L’équipe développe également des projets l’après-midi. Jeu de cartes, Fresque de l’alimentation, atelier cuisine ou bien encore atelier d’écriture avec le Collectif Newart’ Aix qui combat l’isolement social. Patrick Ranchain, dont le projet est plus vaste qu’un simple restaurant, loue ces propositions. Tout en souhaitant une récurrence, « pour que les habitants le sachent. Les mamans viendraient avec leurs enfants le mercredi par exemple, et déjeuneraient sur place ».
Un équilibre à trouver

Si le modèle des Petites Cantines a fait ses preuves avec une vingtaine de convives en moyenne à chaque fois, il reste des problématiques à gérer. À commencer par l’équilibre financier compliqué à trouver, la seule participation ne suffisant pas. « On essaye au maximum d’être autonome, notamment grâce à des prestations qu’on organise pour les entreprises, comme des team building. Mais on fait des appels aux dons, des levées de fonds et quelques demandes de subventions », détaille Elodie Gindrier. Autre frein évoqué : le travail, conséquent et multi-casquette. « Car on tient un restaurant, mais en plus c’est un un restaurant à prix libre, avec des bénévoles qu’il faut arriver à fédérer, qui accueille beaucoup de personnes dans des situations compliquées. Donc il faut vraiment être sur tous les fronts », insiste la jeune femme.
Cette cuisinière de formation, qui vend des ustensiles de cuisine par ailleurs, ajoute aussi consacrer beaucoup de temps pour contacter les associations autour et mettre en place le bouche-à-oreille. Car les Petites Cantines ont beau être au cœur du quartier, aux pieds des immeubles, les habitants peinent à venir d’eux-mêmes et à s’attabler. « Il peut être intimidant de passer la porte d’un théâtre », avance Emmanuelle Théchi.
Toucher les étudiants et les artistes

Avec ses trois comparses, cette quadra aimerait attirer les étudiants, bien que les facs se trouvent à l’autre bout de la ville. Ils pourraient en effet profiter du petit prix des repas, tandis que la cantine s’enrichirait de cette jeunesse, en mélangeant les générations. De son côté, Patrick Ranchain aimerait que les artistes qui viennent jouer au théâtre s’emparent du projet pour raconter des histoires « entre la scène et l’assiette ». Inventer par exemple un repas en lien avec ce qu’ils jouent.
Sa volonté n’est pas de pousser les convives des Petites Cantines à venir aux représentations. Il émet toutefois l’idée que, en déjeunant et discutant avec des artistes de passage, ils aient envie de dépasser le hall lumineux du BLA pour s’asseoir dans la pénombre de la salle de spectacle.
Une bulle d’hospitalité

Le moteur principal reste l’idée de départ du Bois de l’Aune qui est « pratiquer le théâtre autrement en créant une bulle d’hospitalité ». C’est ce que ressent Simone, une habitante du quartier venue pour la première fois. Cette retraitée de La Poste, nimbée de bleu du pantalon aux ongles, confie de sa voix tonique aimer la convivialité du lieu et la possibilité de faire des connaissances. « Comme on fait là », confirme-t-elle en désignant Alain, Marie-Paule et Josiane à sa table. Conquise, elle a pris son adhésion à la fin du repas. Et déjà pris date pour rejoindre la ruche des cuisiniers des Petites Cantines. ♦
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Et aussi
[pour les abonnés] – Le Lucernaire et le Kawaa, à Paris – La Biscuiterie et l’Apei des 2 Vallées à Château-Thierry.
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#Le Lucernaire et le Kawaa, à Paris. Le premier est un lieu d’art et d’essai au cœur du Quartier latin. Le second est un concept de café/ cobureau/restaurant/activités qui se déploie en France. Ensemble, ils ont créé Kawaa Lucernaire. Une offre de coffee shop toute la journée et de restauration bistrot midi et soir avec une cuisine comme à la maison, à partir des produits frais sourcés auprès de producteurs responsables.
Des plats à partager dédiés aux étudiants à 8,50 euros, des activités à participation libre – soirées chant, blind test, improvisation, etc., des tables pour coworker. Et des soirées animées par qui veut, dans le style « viens avec ta guitare et joue pour le bonheur des autres », précise Alexis Motte, le cofondateur. « On fait tout ce qu’on essaie de faire dans les autres Kawaa à Paris, et bientôt à Lille et Marseille ». Avec ce partenariat, le Lucernaire est devenu un lieu de vie, mais aussi d’échange et de lien entre voisins.
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#La Biscuiterie et l’Apei des 2 Vallées à Château-Thierry. Le premier est une salle de musique actuelle nichée dans l’ancienne usine Belin. Le second gère 25 établissements de la région qui accueillent des personnes en situation de handicap : ados en IME, adultes en foyer de vie, personnes âgées en unité protégée. La Biscuiterie cherchait une structure citoyenne pour animer son bar en dehors des concerts. Apei des 2 Vallées (pour association de parents d’enfants inadaptés – ndlr) a alors eu l’idée de créer Le Guet-Apens. L’idée ? Proposer un café accueillant, abordable et public pour que les personnes en situation de handicap puissent venir librement, sans être jugées ni contraintes financièrement. Ce sont les usagers de cette association qui sont aux commandes. Ils tiennent en effet le bar, concoctent les pâtisseries, entretiennent le lieu, organisent les événements. Chacun participe à sa manière, selon ses envies et ses capacités.
Un café où le handicap se fond dans la convivialité
Chaque mercredi après-midi, le Guet-Apens s’anime ainsi autour d’ateliers d’aquarelle, de bricolage ou d’art-thérapie. Et le premier jeudi du mois, autour de soirées festives ou culturelles, ouvertes à tous. Bien plus qu’un café inclusif, c’est un espace de rencontre, chaleureux, vivant et accueillant, où se croisent des publics que tout, en apparence, pourrait séparer. Viennent en effet des parents dont les enfants suivent une activité sur le site de l’ancienne usine, des salariés du quartier venus souffler un moment, des seniors adeptes de belote et des jeunes, curieux des ateliers créatifs… Mais aussi, bien sûr, les usagers de l’Apei, seuls ou accompagnés. Depuis son ouverture en 2024, le Guet-Apens ne désemplit pas. Chaque mercredi, entre 70 et 100 personnes franchissent sa porte.