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Kamar-Eddine : le théâtre pour porter la voix des sans voix (ni papiers)
Nous l’avions rencontré en 2021 lors d’une réunion du CHO3, le Collectif des Habitants organisés du 3e arrondissement de Marseille. Nous l’avons retrouvé sur scène, au Théâtre de la Mer, jouant sa propre pièce : « Moi, sans papier dans le canapé ». Portrait de Kamar-Eddine Ben Abdallah, un natif des Comores qui a choisi de faire son nid dans le quartier de la Belle de Mai. Un lieu qu’il chérit et depuis lequel il a pu réaliser son rêve de devenir artiste. Se servant de son amour des mots et de la scène pour porter la voix des sans voix.
La même posture, droite. Fière. Le même phrasé aux intonations parfaitement maîtrisées. Et toujours ce plaisir de sentir les mots jaillir comme des grenades entre ses lèves. La même force de vivre, solaire.
Kamar-Eddine Ben Abdallah n’a pas beaucoup changé depuis que je l’ai rencontré en 2021 à l’occasion d’un reportage sur le Collectif des Habitants Organisés (CHO3) dont il fait partie. Poing levé, il déclamait un poème qu’il avait écrit sur le sort des sans-papiers. Surprenant l’assistance. C’est ce qu’il fait encore ce soir. Non plus dans cette petite salle de la Fraternité Belle de Mai. Mais sur une scène de théâtre, à Marseille toujours.
Le calvaire d’un sans papier hébergé

Théâtre de la Mer. Un vendredi soir d’automne. Vêtu d’un ensemble chemise-pantalon blanc, Kamar-Eddine est accompagné d’une musicienne. Une heure durant, sous la lumière tamisée et au milieu d’un décor représentant le salon d’un appartement modestement meublé, il déclame le monologue qu’il a lui-même écrit : « Moi sans papier dans le canapé ».
« Je n’en peux plus de rester sans travail, je n’en peux plus d’être au chômage forcé. Je n’en peux plus de la pauvreté à vie », clame-t-il. Pesant avec soin ses silences entre chaque phrase.
Sur scène, il raconte le quotidien d’un sans-papier hébergé. « Article 1 : un nouveau venu sans papier hébergé n’a pas le droit de dormir avant tout le monde . Article 2 : un nouveau venu sans papier hébergé n’a pas le droit le toucher la télécommande de la télé quand les enfants sont là ».
Et ainsi de suite. Le jeune homme passe en revue la situation de dépendance. La vulnérabilité. La nostalgie du pays. Le sentiment écrasant que sa vie vaut moins que d’autres. La couleur de peau qui est soudain un problème. Alternant danses festives et moments de désespoir sur ce canapé devenu point d’ancrage. Ce lieu où l’on s’abandonne pour rêver. Mais qui emprisonne aussi. Assumant d’être devenu « fou » dans « un monde de fous ».
Une enfance heureuse. Et le goût du théâtre

Cette pièce s’inspire évidemment de la vie de Kamar-Eddine. Même si lui, assure-t-il « ne s’est jamais retrouvé dans cette posture d’hébergé ».
Sa vie à lui commence aux Comores. Une enfance heureuse dans une famille modeste. Père gendarme. Mère femme de ménage. Une bonne éducation. Des grands-parents qui l’enveloppent d’amour. Quatre frères et sœurs. « Une famille nombreuse, chez nous, c’est une fierté ».
Tout jeune, il n’aime pas l’école. « Mon père a donc décidé de m’envoyer dans une autre ville et c’est là que j’ai pris conscience de la vie. Il fallait aller chercher l’eau au seau. Je pouvais passer une journée sans manger. Puis à 10-11 ans, on est venu me récupérer ».
Africanité et éveil politique
C’est alors qu’il découvre le théâtre. « Dans le village, il y avait une association culturelle qui organisait des carnavals, des pièces… ». Pour son premier rôle, il campe le personnage d’un gentleman. Un dénommé Jean. Il s’en rappelle avec gourmandise.
Quelques années plus tard, il s’envole pour la Guinée. Études de lettres modernes. « J’avais envie de découvrir mes racines africaines. J’ai découvert qu’il y avait beaucoup de similitudes entre le continent et les Comores ». Même sens du partage, de la solidarité. Même couleur de peau. Mêmes danses. Mêmes souffrances aussi : « les dictatures, la corruption, la Françafrique ».
Graine de rebelle
Lorsqu’il rentre aux Comores, il devient professeur et s’investit dans les luttes syndicales. Son esprit rebelle s’épanouit. Sa vocation à porter la voix des autres aussi. « Je suis très sensible aux injustices et je peux aller très loin pour les combattre ».
C’est d’ailleurs en opposition à certaines injonctions qu’il estime contraires à ses valeurs (et un salaire trop modeste pour subvenir aux besoins des siens) qu’il décide en 2017 de quitter la terre natale. Il sait par ailleurs qu’il lui sera impossible de vivre de son art ici. Alors après un passage par l’Italie, il choisit de s’établir France, pays de Molière.
La cinquième île des Comores

Kamar-Eddine débarque à Marseille en 2019. Mais ne se sent pas du tout dépaysé. « On dit de Marseille que c’est la cinquième île des Comores », sourit-il. « On compte plus de 80 000 Comoriens ici. Tous les week-ends, il y a des mariages comoriens. Je me suis tout de suite senti comme chez moi ».
En 2020, lorsque le Covid-19 nous isole les uns des autres, il fait la connaissance de l’Entraide – qui deviendra le Collectif des Habitants organisés du 3e arrondissement. D’abord bénéficiaire de colis alimentaires, il finit par s’y engager. Avec eux, il se bat pour la reconnaissance d’habitants parfois oubliés des décideurs politiques. Ensemble ils luttent. Et parfois ils gagnent. Comme lorsqu’ils parviennent à arracher, non sans mal, l’obtention d’un demi-tarif pour les transports en commun en faveur des bénéficiaires de l’aide médicale de l’État (AME).
Cet investissement lui ouvrira bien des portes auprès de nombreuses structures du monde associatif et culturel local. Il les énumère avec le souci de n’en oublier aucune. Citant notamment Radio Grenouille, les compagnies de théâtre Art de vivre et Textes Hors Contexte, la Maison pour tous de Saint-Mauront… Et c’est en suivant le fil tissé par toutes ces rencontres qu’il a fini par arriver ici, ce soir, sur cette scène du Théâtre de la mer.
Comme un poisson dans l’océan
Il regrette l’image négative dont souffre encore Marseille. « Je suis ici depuis 2017 et personne ne m’a jamais touché un cheveu. Marseille, c’est pour moi le sourire. J’aime dire : qui ne sourit pas n’est pas Marseillais. Marseille c’est la convivialité. Une solidarité naturelle ». Pas un hasard si, dit-il, « j’ai créé mon nid ici. Aujourd’hui, je peux jouer les pièces que j’ai écrites. Certains de mes textes ont été traduits en plusieurs langues. Des journalistes, des étudiants, sont venus me voir pour mes textes. Je donne le sourire à des gens, on m’applaudit moi, l’enfant du 3e arrondissement de Marseille ». Il marque un silence. « Aujourd’hui, je me sens ici comme un poisson dans l’océan ».
Et il ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Une nouvelle pièce est déjà en préparation, confie-t-il. « La Troisième Gueule ». Un clin d’œil à son arrondissement bien sûr. Mais aussi à cette mission de porte-voix qu’il compte incarner encore. Le poing toujours levé. Faisant de sa vie un étendard pour les autres.♦
* La Criée – Théâtre national de Marseille, parraine la rubrique culture et vous offre la lecture de cet article *
Bonus
- Le CHO3 – Fonctionnant comme un syndicat d’habitants, le Collectif des Habitants organisés fédère des habitants du 3e arrondissement de Marseille autour de nombreux projets liés à la défense de l’accès aux droits, à une alimentation de qualité.