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« Imaginer une autre manière d’habiter Paris »
Située dans le 20e arrondissement à Paris, à proximité du cimetière du Père-Lachaise, la coopérative UTOP a construit un HLM de 17 appartements. Ce premier habitat coopératif de la capitale vise à lutter contre la spéculation immobilière et propose des logements accessibles au plus grand nombre.
De sa terrasse, Roddy Laroche jette un œil au loin. « Il y a une vue imprenable sur Paris », sourit-il. Le trois-pièces de 60 m² qu’il occupe dans le 20e arrondissement ne se situe pas dans le quartier le plus cher de la capitale. Pour autant, louer un logement de cette taille dans le privé devrait lui coûter environ « 1 400-1 500 euros hors charges », dit-il. Or, lui et les siens ne déboursent tous les mois que mille euros – charges comprises – depuis leur emménagement à l’été 2024 au 46, rue Sorbier, non loin du métro Gambetta.
Au vu de l’agencement assez classique de son appartement, rien ne le distingue d’un autre… Si ce n’est que ce photographe-danseur loge au cœur du premier habitat coopératif parisien (du moins depuis une première tentative éphémère dans les années 1970). « Ce n’est pas étonnant qu’il n’y en ait pas encore d’autres, compte tenu du manque de terrain disponible et du prix de l’immobilier. Cependant, ailleurs en France, cela se développe. » <!–more–>
Avec ses voisins, cet homme chaleureux a créé la coopérative UTOP en 2016. Profitant de la loi ALUR (bonus) promulguée en 2014, ils ont eu l’opportunité de concevoir leur habitat participatif de A à Z. Une décennie de réflexion et de construction a été nécessaire avant que les habitants inaugurent leur immeuble.
Projet anti-spéculatif

Dès le départ, souligne-t-il, l’idée a été d’« imaginer une autre façon d’habiter dans la capitale ». La coopérative a toujours eu pour ambition de « lutter contre la spéculation immobilière » et de proposer des appartements accessibles au plus grand nombre. Pas simple au sein d’une grande ville, mais nécessaire face à la précarisation galopante.
Roddy fait partie des quatre premiers citoyens à s’être rassemblés en vue de chercher des alternatives. Il se souvient bien des discussions qu’ils avaient eues au début des années 2010 avec ses amis. « On se demandait souvent comment on pouvait se loger à Paris. Les logements sont minuscules, pas toujours adaptés et les loyers très élevés. » Pendant un temps, le groupe – composé notamment d’intermittents du spectacle – envisage de filer en banlieue pour pouvoir « acquérir et retaper une ancienne ferme » afin de s’y établir et de lancer différentes activités professionnelles. En particulier, dans le domaine de la scène et de la musique.
Dans leur tête, déjà il y avait cette idée de créer un espace commun au sein duquel des personnes vivent et s’entraident. « Mais au final on s’est ravisés. On avait peu de réseau en dehors de Paris… »
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Un appel à projets qui tombe à pic

L’histoire ne s’arrête pas là. Quelques mois plus tard, en 2014, les quatre Parisiens découvrent – par hasard – un projet de la ville de Paris qui va tout changer pour eux. La municipalité organise un appel à projets en vue de tester l’habitat participatif. « La mairie avait trois terrains disponibles à vendre dans l’Est parisien, deux dans le 20e et un autre dans le 19e arrondissement. » À la place de leur immeuble actuel se tenait un ancien centre de formation à l’abandon, il y avait de la place pour… innover.
Le début de leur folle aventure. « On décide de postuler en groupe. On fait alors appel aux volontaires via le bouche-à-oreille, et de nouvelles personnes qu’on ne connaît pas nous rejoignent : des locataires pour la plupart, dont une personne en situation d’expulsion », dit-il. Les membres de la future coopérative ont carte blanche. Ils font appel à la coopérative d’architecture ArchiEthic pour penser leur logement idéal.
« On n’avait ni argent ni connaissances spécifiques. » Cela ne les a pas empêchés d’être lauréats en 2016. « Ce qui a plu, notamment, au-delà de la solidité du groupe (il n’y a pas eu de départ durant les deux premières années), c’est l’aspect social de notre projet, le fait d’avoir eu l’intention de créer des logements inclusifs et abordables, explique Roddy. Et de préciser : « On questionne la manière d’habiter dans la capitale, il ne s’agit pas d’acheter des appartements pour les revendre dans la foulée, en espérant réaliser une importante plus-value. »
Pas propriétaires, mais sociétaires

Avec le promoteur immobilier CoopImmo, expert en logements sociaux, la coopérative d’habitants est parvenue à créer « un modèle qui fonctionne ».
La coopérative HLM CoopImmo a acheté le terrain, trouvé les entreprises de construction en vue du chantier (bonus), puis loue les appartements à la coopérative d’habitants. Laquelle a contracté un prêt auprès d’une banque pour faire construire l’immeuble.
Les membres d’UTOP se sont réparti les quatorze appartements, de taille différente en fonction du nombre de personnes à loger. Dans les faits, ils ont renoncé à la propriété individuelle. Toutefois, les locataires gardent un droit de jouissance. Les membres d’UTOP possèdent des parts sociales dans la coopérative (3 000 euros la part par adulte), qu’ils revendront au même prix en cas de départ de l’immeuble. Cette somme non négligeable a permis à la coopérative de faire face aux premières dépenses. Quant aux loyers payés chaque mois par les résidents, ils remboursent le prêt.
L’immeuble compte également trois logements d’insertion gérés par Habitat et humanisme qui a payé des loyers à l’avance. L’association de lutte contre l’exclusion y loge des femmes élevant seules leurs enfants, ainsi que d’autres personnes dans le besoin.
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Ouverture sur le quartier

Les locataires-sociétaires s’occupent eux-mêmes du bâtiment. Chaque membre participe à la sortie des poubelles dans la rue, au nettoyage des parties communes, dont les paliers aussi spacieux que lumineux. Il est important pour les résidents d’avoir des espaces pour favoriser les échanges, ainsi que les rencontres avec les habitants du quartier. La coopérative d’habitants a créé au rez-de-chaussée une salle commune pour les résidents, mais qui est ouverte aux personnes de l’extérieur et aux associations de quartier. Pour l’heure, le local de 50 m² est occupé par un collectif de journalistes. Il se transforme le soir et le week-end pour des événements ponctuels et des activités régulières, comme des « des cours de théâtre d’improvisation et des cours d’échecs… ».
La coopérative d’habitants, qui ambitionne de créer aussi un studio de musique, organise occasionnellement des concerts dans le jardin de l’immeuble, mais aussi des expositions culturelles. À l’instar d’un marché de Noël au cours duquel des artisans du quartier de Belleville,dans le 20e arrondissement, ont présenté aux visiteurs leurs créations. Selon Roddy Laroche, les habitants aimeraient également donner des cours de français à des personnes en situation d’exil ou encore pouvoir apporter de l’aide à des personnes âgées.
Entraide et partage

Les habitants partagent des biens achetés en commun qu’on n’a pas forcément besoin de posséder. Les outils, les aspirateurs… et les lave-linges – chacun se rend dans la salle de buanderie. Ils mutualisent également des services comme le réseau wifi… Au 46, rue Sorbier, on s’entraide. « Si quelqu’un a besoin de quelque chose en particulier, on s’arrange. » Y compris quand il faut garder les enfants pour soulager les parents. « Il n’y a pas eu de conflits, pour l’instant tout se passe bien », glisse Roddy Laroche.
Le projet attire les plus curieux. La coopérative organise de temps en temps des visites à des étudiants en architecture ou en urbanisme. « Beaucoup préparent des mémoires sur l’habitat participatif. » Des professionnels, tels des aménageurs, des bailleurs sociaux, des membres de sociétés d’économie mixte travaillant typiquement sur des copropriétés dégradées (« en raison d’impayés », note-t-il), toquent également à la porte d’entrée. Autant que des personnes intéressées pour s’y installer.
Or, pour l’heure, l’immeuble affiche complet. Pour autant, des départs ont déjà eu lieu, et la situation pourrait se représenter à l’avenir. Il n’y a plus qu’à mettre les postulants sur liste d’attente.♦
Bonus
# La loi Alur (loi pour l’accès au logement et un urbanisme rénové) a été promulguée en 2014. Le texte voulait créer notamment un cadre juridique visant à « habiter autrement ».
# Le chantier de la construction de l’immeuble a pris deux ans de retard en raison de la pandémie, de la guerre en Ukraine, sans compter la préparation des Jeux olympiques d’été.
# Les décisions sont prises au consentement, en général en amont des assemblées générales.
L’AG n’est qu’une caisse d’enregistrement et le vote n’intervient qu’en dernier recours.
#Construction bioclimatique. Les façades ont été végétalisées, ce qui permet de rafraîchir
en cas de fortes chaleurs. Les habitations sont très lumineuses pour empêcher la
surutilisation de lumières artificielles. Et comme l’immeuble récent est bien isolé, l’utilisation du chauffage est limitée.