Environnement

Par Marine Caleb, le 20 octobre 2025

Dépolluer la mer, apnée après apnée


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Des apnéistes extraient un coffre-fort du port des Goudes © Karim Saari

Pendant une semaine, des apnéistes ont plongé pour retirer 2,2 tonnes de déchets des fonds marins marseillais. Le but de cette opération Sentinelle organisée par la Team Oxygen est d’agir contre les déchets qui s’accumulent en mer et sensibiliser à la pollution pour, un jour, ne plus rien avoir à ramasser.

Aux Goudes, entre les baigneurs et les bateaux de plaisance, des groupes de plongeurs s’activent dans l’eau. Combinaisons épaisses sur le corps, masque et tuba sur la tête, ils prennent une grande inspiration, gonflant leurs poumons d’oxygène, avant de s’enfoncer sous la surface. Deux coups de palmes suffisent pour avoir le nez dans la vase. Le corps collé au fond, ils glissent à la recherche de détritus à ramasser.

En ce chaud samedi d’octobre, ces apnéistes ne sont pas là pour observer la vie sous-marine, mais pour nettoyer les profondeurs souillées de ce lieu idyllique. Des heures durant, souffle après souffle, ils remontent des centaines de bouteilles et de canettes, des pneus, un pare-chocs de voiture et même un coffre-fort, dont le trésor a disparu. <!–more–>

« On ressent d’abord une sensation de choc quand on voit la quantité de déchets à ramasser. Ça ne semble jamais s’arrêter. Mais c’est en général rapidement contrebalancé par l’aspect ludique de la chose. Même dans un port pollué, on a tout de même les sensations que procure l’eau », partage l’apnéiste Coralie Tripier qui participe à cette opération.

Autour d’eux, des kayaks récupèrent les objets visqueux, noirs et nauséabonds et les déposent sur le quai auprès d’équipes qui les trient et les caractérisent. Les déchets s’entassent, attirant les regards des randonneurs. « Ce moment permet d’échanger avec les gens, de faire de la sensibilisation. On l’a surtout vu pendant nos ramassages à l’embouchure de l’Huveaune et au Mucem », explique Karim Saari, apnéiste engagé depuis dix ans dans la dépollution en mer.

Du 29 septembre au 5 octobre 2025, les apnéistes de la Team Oxygen et des associations comme Boud’mer ou la Team Ava ont réalisé l’opération Sentinelle. Objectif, retirer le plus de déchets possibles de l’eau et sensibiliser la population. © Karim Saari

2,2 tonnes de moins en une semaine

Karim Saari est le vice-président de la Team Oxygen, l’association d’apnée à l’origine de cette initiative de ramassage de déchets pendant une semaine autour de Marseille. Pour l’étape des Goudes, le samedi 4 octobre, ils étaient plus de vingt apnéistes avec une dizaine de kayakistes et de personnes à terre pour ramasser et analyser 363 kilos de détritus. De quoi permettre à tout un écosystème marin de mieux respirer.

Cette journée était l’avant-dernière de l’opération Sentinelle organisée du 29 septembre au 5 octobre. Les apnéistes ont ratissé toute la rade de Marseille, des Calanques à la plage de Corbières, pour sortir de l’eau 2,2 tonnes de déchets, un triste record pour l’association depuis la création de cette opération.

Car c’est la quatrième année que l’association se mobilise pour dépolluer. Après avoir nettoyé la Côte Bleue, le Frioul et le Parc national des Calanques, l’équipe a décidé de frapper fort au cœur de la ville, notamment pour montrer l’ampleur du problème dans un documentaire réalisé sur la semaine et qui sortira au printemps 2026.

À côté du Mucem, la Team Oxygen a sorti 509 kilos de l’eau, dont des centaines de bouteilles de bière Heineken. L’occasion pour l’association de contacter la compagnie pour lui demander de mettre en place un système de consignes. ©Karim Saari

Une panoplie d’associations engagées

Sur le terrain, la Team Oxygen n’était pas toute seule. De nombreuses autres associations se sont jointes aux opérations en fournissant de l’aide pour récupérer les déchets, en barquette ou en kayak, les caractériser, mais aussi pour sensibiliser les citoyens.

« Cette année, on a voulu mettre à l’honneur les autres associations devant les caméras, car beaucoup font un travail énorme, mais dans l’ombre. Comme la Team Ava ou Boud’mer », explique Karim Saari. Ont aussi participé les membres de MerTerre, 1 Déchet par Jour, Clean My Calanques, Sauvage, Plastic Odyssey, Merveille ou encore Recyclop.

Que ce soit par le ramassage à terre, en mer ou par la réutilisation et la revalorisation des déchets, toutes agissent contre un problème majeur dans leur commune. Troisième ville la plus sale d’Europe, Marseille est souvent pointée du doigt pour son ramassage de déchets laborieux et la pollution de ses plages après de fortes pluies ou à la suite des grèves des éboueurs.

♦re(lire) Déchets marins, basta !

Agir davantage en amont

L’association MerTerre a trié et caractérisé 300 kilos de détritus ramassés en quelques heures : des kilos de bouteilles et de canettes, mais aussi des déchets métalliques et des pneus. ©Karim Saari

Face à cette situation, la société civile se mobilise, mais demande aussi plus d’actions des entreprises et des pouvoirs publics. « Ce serait bien que la ville organise des journées de ramassage aussi ou que les incivilités soient plus verbalisées », réfléchit Karim Saari qui propose aussi la mise en place de filets à l’embouchure de l’Huveaune pour empêcher les déchets de finir en mer. En 2025, la Ville de Marseille a instauré un ramassage dans le premier mètre d’eau des plages.

De son côté, la biologiste marine Isabelle Poitou souhaiterait plus de soutien au travail déjà éreintant réalisé par les associations, qui « donnent leur vie pour éviter les déchets ». « On pourrait par exemple imaginer la mise en place de contenants réutilisables pour le déjeuner. Des initiatives zéro déchet soutenues par les communes pour les rendre accessibles aux petits porte-monnaie », énumère  la directrice de l’association MerTerre qui lutte pour la réduction de déchets par la caractérisation.

Restaurer le vivant

Le samedi 4 octobre, aux Goudes, elle était justement présente pour trier et catégoriser les déchets. Une action essentielle pour mener des enquêtes, disposer d’informations précises, identifier les secteurs d’où proviennent les déchets et cibler les actions.

Alors que le soleil se couche après des heures passées autour des déchets, les équipes fatiguent ; surtout mentalement. Car le ramassage pourrait être infini, tant les fonds sont pollués – et le seront toujours plus. L’OCDE prévoit que la production de plastique mondiale atteindra 1 milliard de tonnes avant 2050, alors qu’elle a été de 500 000 millions de tonnes en 2024, augmentant ainsi les rejets.

« On subit la pression d’un système qui continue de produire toujours plus. Mais ces actions ne sont pas inutiles », déclare Isabelle Poitou. Après plus de trente ans à dédier sa vie à la lutte contre les déchets, elle garde la même détermination.

« Chaque poulpe, chaque girelle a le droit de vivre dans un environnement propre. Un objet va se dégrader en microparticules et entraîner peut-être la mort d’un animal, poursuit la biologiste. Le ramasser est un acte de restauration du vivant ».

Malgré la fatigue face à la quantité de déchets, c’est justement ce que les apnéistes tentent de ne pas oublier. « Face à un constat d’impuissance, on peut agir et même si je retire quelques déchets, ce sera toujours cela de moins, témoigne Coralie Tripier de la Team Oxygen. C’est aussi une manière de rendre la pareille à la mer qui nous accueille ». ♦