Agriculture
Agriculture : se tester avant de se lancer
La Boîte à essais ne ressemble à aucune école ou ferme classique. Dans la commune iséroise de Chatte, cet espace créé en 2015 offre la possibilité à de futurs agriculteurs de tester leurs projets grandeur nature. Ici, on apprend, on se trompe, on questionne et le métier rentre. Ce dispositif permet ainsi d’éviter des installations mal préparées et des faillites précoces. Et de renforcer le maillage agricole pour assurer une alimentation locale et biologique aux habitants. Reportage.
La météo est plutôt triste lorsqu’on se gare devant le bâtiment de la Boîte à essais, entouré de champs et vergers. Mais au loin, un joyeux groupe de cinq personnes est posté devant une serre et écoute attentivement une femme. C’est Clara Mayer Jantet, conseillère à la Chambre d’agriculture de l’Isère, qui présente cette pépinière d’entreprise pour les métiers de l’agriculture. Aujourd’hui : journée portes ouvertes dans le cadre du mois de la transition alimentaire organisé par la métropole de Grenoble.
Ici, on ne prête pas de chaises de bureau ou un accès au wifi, mais des tracteurs, des tuteurs et autres réseaux d’irrigation sous serre. Un lieu qui permet à de futurs agriculteurs de tester leur activité à échelle réelle, et sans se brûler les ailes.
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Tester à taille réelle

Pas de formation théorique, mais une immersion complète dans ce métier très varié. Le maraîchage de culture exotique – parmi lesquelles aubergines amères et amarantes – s’épanouit aux côtés des tomates et des pommes de terre. Les porteurs de projets choisissent eux-mêmes ce qu’ils souhaitent cultiver, en agriculture biologique. Ils utilisent les petits terrains et le matériel mis à disposition. Et bénéficient d’un accompagnement technique et économique grâce à la Boîte à essais fondée en 2015. Sans oublier l’entraide importante entre les testeurs et autres agriculteurs du coin lors des informels Cafés Paysans.
« On n’est pas un organisme de formation, précise Laura Goffo, qui anime le site. Il faut déjà avoir un projet réfléchi et un minimum d’expérience pour être ici. On teste la capacité à tenir dans la durée et la demande, à être sur tous les fronts, à gérer une société. » De quoi, ensuite, ouvrir d’autres horizons de consommation en Isère.
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« Le maraîchage, c’est bien, mais ce n’est pas exactement ce que je veux faire »
Le dispositif, financé par l’Europe, la Région et la Communauté de communes Saint-Marcellin Vercors Isère, permet à ces potentiels futurs agriculteurs de travailler jusqu’à trois ans sur ces parcelles, avec un cadre sécurisé. En contrepartie, ils versent une participation symbolique : 50 euros par mois la première année puis 75€ et 100€ les suivantes. S’ils font des bénéfices, 12% sont reversés à la structure. « L’intérêt principal, c’est de susciter des vocations, pas de freiner les potentiels testeurs. On ne veut pas être une cathédrale vide, souligne Sylvain, trésorier de l’association. Il faut que ça soit accessible. »

Yohann, présent sur place ce matin pour témoigner, est arrivé à la Boîte à essais en 2017. « J’ai fait un test agricole ici pendant un an, développe-t-il. J’avais déjà deux ans d’expérience en maraîchage en salariat et j’avais envie de m’installer à mon propre compte. Mon idée principale en arrivant était de créer, en couple, une ferme pédagogique et du maraîchage. »
Les aléas de la vie ont modifié ses plans et il a continué, seul, son projet. « Je me suis rendu compte que le maraîchage, c’est bien, mais ce n’est pas exactement ce que je veux faire. La saisonnalité est très particulière, entre les cultures, la préparation pour la saison d’après, les semis, les plants. » Depuis 2021, Yohann est installé dans une commune voisine et cultive les fruits rouges. Cet été, il a notamment récolté 200 kg de framboises et 300 kg de fraises. « C’est à échelle humaine », commente ce dernier.
Un maillage agricole important

Autre avantage de cette expérience : se confronter à la réalité du métier, loin des possibles images idéalisées de l’agriculture. « C’est une super opportunité d’être dans le secteur et de voir comment il fonctionne de l’intérieur, continue l’agriculteur. Quels sont les produits les plus demandés dans tel ou tel secteur par exemple. On apprend et d’une année à l’autre, on peaufine. Les plants de choux et de salades sont beaucoup demandés. Une bonne chose à savoir quand on entre dans le milieu et qu’on veut assurer sa continuité, même après la période de test. »
Car l’émancipation des testeurs est le but ultime de la Boîte à essais. Clara Mayet Jantet travaille avec la Communauté de communes et, ensemble, l’objectif est de lier les testeurs à leur territoire et ses acteurs locaux. « On développe un premier réseau ici, puis on essaye de garder les porteurs de projet sur le territoire, à Saint-Vérand comme à Grenoble, explique-t-elle. C’est tout l’intérêt du dispositif : créer une dynamique locale, pas juste une parenthèse. » Et permettre, ainsi, aux habitants isérois de (re)penser leur alimentation avec des produits locaux, voire biologiques.
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« On évite des installations mal préparées et des faillites précoces »
Comme Yohann, une douzaine de personnes ont expérimenté ici leur projet. Des parcours singuliers, parfois transformés, parfois pérennes et parfois suspendus. « Le test peut évidemment se conclure par un ‘je ne continue pas’ et c’est très bien, reconnaît Laura Goffo. On évite ainsi des installations mal préparées, des désillusions ou des faillites précoces » dans un milieu déjà en crise. L’agriculture reste un métier exigeant : « Il faut supporter la solitude, les horaires à rallonge, la polyvalence, l’incertitude climatique et économique. Ce n’est pas juste aimer les légumes et en produire, c’est gérer une entreprise, prévoir, vendre, communiquer. »
Dans le hangar rempli d’outils agricoles, les questions des participants à la visite fusent : est-il facile de trouver un terrain à acheter ? « C’est une très grosse problématique, reconnaît Yohann. Même quand on a un projet viable, les terrains libres sont rares. Moi j’ai eu énormément de chance de rencontrer un propriétaire qui voulait vendre… et j’ai beaucoup travaillé pour l’améliorer aussi. »
On compte environ 200 nouvelles installations agricoles en Isère chaque année. Mais la moitié des agriculteurs actuels partiront à la retraite d’ici 10 ans. Les besoins de renouvellement sont donc considérables. Avec son dispositif, la Boîte à essais permet de ralentir cette érosion en créant une petite constellation de nouveaux maraîchers dans les environs.
« On cherche actuellement de nouveaux testeurs, lance Laura Goffo à la fin de la visite. Ce n’est pas évident, ça peut faire peur, mais c’est essentiel pour une bonne alimentation ! » ♦
Bonus
# Le mois de la transition alimentaire : Que met-on dans nos assiettes ? Comment bien conjuguer alimentation et écologie ? Comment manger plus sain, plus équilibré, plus local ? Pendant tout le mois d’octobre en Isère, l’accent est mis sur la transition alimentaire. De nombreuses rencontres, découvertes et autres ateliers sont organisés. Pour interroger toute la filière, du champ à l’assiette, et savoir où s’approvisionner, partez à la rencontre des professionnels du milieu.