Société
Au centre anticancer de Marseille, une œuvre de Pistoletto accueille la méditation
C’est en 2000 que le Metrocubo d’infinito de Michelangelo Pistoletto a pris place dans le lieu de recueillement aménagé à l’Institut Paoli-Calmettes, le centre anticancer de Marseille. Un quart de siècle plus tard, pour le centenaire de l’établissement, une seconde œuvre de l’artiste italien s’apprête à y faire son entrée. Ici l’art se veut une invitation œcuménique à se recueillir, à méditer sur les questions douloureuses que soulève la maladie, sans considération de religion.
Depuis vingt-cinq ans, régulièrement des hommes et des femmes, malades, proches ou soignants, pénètrent dans cette petite pièce toujours ouverte, de jour comme de nuit. S’approchent du gros cube qui trône en son centre. Observent ou ignorent ce Mètre cube d’infini. S’assoient. Ferment les yeux. Soufflent. Pensent. Prient. Pleurent. S’emparent d’un stylo pour coucher quelques lignes dans le grand classeur. Je le feuillette : on y implore Dieu, la Vierge Marie, Allah, parfois personne. On y confie juste sa peur, l’état de sa propre maladie ou de celle d’un proche, son soulagement, son chagrin, ses espoirs, sa colère. Certains supplient, d’autres disent au revoir. Adieu. Merci.
Favoriser la spiritualité

Avant que ce lieu ne soit aménagé pour accueillir l’œuvre de Pistoletto, le centre anticancer possédait une chapelle catholique, un étage plus haut. « Nous avons eu besoin de récupérer cet espace, ce qui nous a donné l’opportunité de réfléchir à quoi lui substituer », rembobine le Pr Dominique Maraninchi. Celui qui était alors directeur de l’établissement poursuit : « Sachant qu’à Marseille, quelque 170 sensibilités religieuses cohabitent. Et que nous souhaitions dépasser la dimension dogmatique pour migrer vers la spiritualité, vers l’essentiel et le commun. Imaginer un espace qui ne soit pas consacré, ni église ni musée ». <!–more–>
Mais quoi faire ? Dominique Maraninchi avait justement lu un article sur le travail d’Ettore Spaletti en 1996 pour la salle des départs de l’hôpital de Garches. Et le rôle joué par Les Nouveaux Commanditaires, programme mis au point par la Fondation de France en 1992 permettant à des collectifs de faire appel à des artistes pour transformer leur environnement et servir la cause qu’ils défendent. Avec un médiateur culturel pour accompagner le groupe citoyen commanditaire et formaliser sa commande d’œuvre auprès de l’artiste.
Les Nouveaux Commanditaires
« Par leur intermédiaire, nous avons découvert Pistoletto, que nous ne connaissions pas. Son approche de la spiritualité nous est apparue idéale. De même que son Metrocubo d’infinito, une œuvre majeure dont le premier exemplaire appartient à la collection Pinault », raconte le Pr Maraninchi.
Cette œuvre est des plus intrigantes : six miroirs, tournés vers l’intérieur, assemblés en cube et maintenus par une corde, matérialisant l’idée d’infini et d’inaccessible. Une sculpture qui ne renvoie à aucune image de la réalité et ouvre la voie au spirituel.
Tout autour, quatre alcôves ouvertes sont dédiées aux quatre religions les plus représentées : musulmans, catholiques, juifs et bouddhistes qui, ici, cohabitent sans heurts ni tensions.

« Une œuvre d’art dans un hôpital, ce n’est pas banal »
Quelque vingt ans plus tard, le Metrocubo d’Infinito exerce toujours la même fascination. Et cet espace atypique est vivant, fréquenté. « Une œuvre d’art dans un hôpital, ce n’est pas fréquent. Mais elle est restée intacte et fait toujours la preuve de son utilité. Auprès des malades, mais aussi du personnel soignant qui parfois prend sa pause ici », observe le Pr Nobert Vey, directeur de l’IPC depuis 2022. Debout dans cet espace paisible, il poursuit : « C’est un endroit unique, partagé et multiconfessionnel. Aligné sur les valeurs de l’IPC – l’inclusivité, la solidarité, la coexistence, l’absence de jugement sur les gens. »
C’est pourquoi, à l’occasion du centenaire de l’établissement marseillais, il a semblé logique à tous de faire à nouveau appel à Michelangelo Pistoletto. De prolonger le cheminement spirituel entrepris à ses côtés en lui passant une nouvelle commande.
Et d’en profiter pour remettre dans la lumière l’existant, sa première œuvre et l’espace dans lequel elle s’inscrit. Car même s’il est mentionné dans le livret d’accueil, tout le monde ne connaît pas l’existence de ce lieu de recueillement situé au premier étage, dans un couloir fatigué et mal indiqué. « C’est encore très confidentiel, confirme Béatrice Der Gazerian, l’aumônière de l’hôpital. Mais il permet à celles et ceux qui en ont besoin de déposer un trop-plein d’émotion, des interrogations. Des sentiments très universels ». Elle prend à cœur de lire tout ce qui est écrit dans le grand classeur. Puis d’apposer un petit vu à côté de chaque message. « Pour que leurs auteurs sachent qu’ils ne sont pas seuls ».
L’installation du Troisième Paradis
Une signalétique inédite va donc être mise en place, avec une centaine de panneaux ornés de mots symboliques proposés par Pistoletto. Écologie, excès, société, équilibre… Ils seront disséminés aux quatre coins de l’IPC tandis que le couloir va lui être repeint. Un fondu de couleurs partira de tons clairs et légers pour s’obscurcir à mesure qu’on se rapprochera de l’espace recueillement. De l’agitation vers le calme. Mais indubitablement, l’évènement réside dans la mise en place, dans le hall principal, du Troisième Paradis (lire bonus).

Cette installation réalisée en tissu s’inscrit dans le courant de l’Arte povera et aura la forme du signe infini. « Pour symboliser la nature et l’artifice au service de l’humain. Leur harmonie évoque ici la science au service de l’humain », décrypte Dominique Maraninchi. L’ensemble sera inauguré le 19 décembre prochain. « Cela fait écho à notre axe de développement Humanité et Technicité au service de l’excellence des soins, apprécie le Pr Vey. Et rejoint notre volonté d’ouvrir l’hôpital à d’autres champs dont l’art. Ce sont des échappatoires pour les patients ». ♦
Bonus
# Le prix de ces œuvres. Je ne suis pas arrivée à le connaître ! Je sais que pas un centime ne provient de l’Assurance maladie. Que le Metrocubo d’infinito a été financé par la Fondation de France, le Département des Bouches-du-Rhône, la Région Sud et des mouvements caritatifs.
# L’art à l’IPC. Outre les œuvres de Michelangelo Pistoletto, deux fresques ont été réalisées cette année sur les bâtiments du centre anticancer. Elles sont signées de l’artiste marseillais Mahn Kloix. Par ailleurs, on y trouve actuellement l’exposition « 100 ans de l’IPC vus par Julie Lagier », au rez-de-chaussée du bâtiment IPC1, de la photo trempée dans un bain de poésie.
# Michelangelo Pistoletto. Né en 1933 à Biella (Italie) où il vit et travaille.

Membre éminent de l’Arte Povera, Michelangelo Pistoletto est l’auteur d’une œuvre traversée par la question du réel et de sa représentation. Il mène cette investigation à travers une grande diversité de médiums tels que la peinture, le théâtre, la photographie ou le cinéma. Depuis les années 1960, il a exposé dans les plus prestigieuses institutions internationales (du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles à la Nationalgalerie de Berlin en passant par le Museum of Modern Art de San Francisco). La cinquantième édition de la Biennale de Venise lui a décerné, en 2003, le Lion d’Or pour l’ensemble de son œuvre.
♦ Lire aussi : Des soins spirituels pour les patients en soins palliatifs
#Le Troisième Paradis. Terzo Paradiso est un projet artistique et philosophique au long cours qui adresse non pas un seul, mais tous les Objectifs du Développement Durable.
Lancé en 2003 à partir d’une vision fondatrice et porté par un symbole conçu à partir du signe de l’infini mathématique, le troisième paradis est appelé à prendre la suite des deux premiers, qui incarnent chacun la relation de l’homme à son environnement dans l’histoire humaine. Le premier paradis représente celui où les hommes étaient totalement intégrés à la nature. Le second est un paradis artificiel, développé par l’intelligence humaine, la science et la technologie. Le troisième paradis est ainsi une nouvelle phase harmonieuse et responsable. L’artifice et la nature y sont en équilibre.
Ce nouveau stade de civilisation planétaire qui consiste à avoir une « responsabilité individuelle dans une vision globale », se révèle nécessaire pour assurer notre survie.