AlimentationSolidarité

Par Marie Le Marois, le 17 juin 2024

Journaliste

« Avec Les Petites Cantines, je sors de ma solitude »


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14 Petites Cantines sont ouvertes (Paris, Lille, Strasbourg, etc.), 15 en cours de montage (dont à Marseille, Bordeaux et Montpellier) Vaise est la première @Marcelle
Pour lutter contre l’isolement, le restaurant de quartier ‘’Les Petites Cantines’’ propose aux habitants et convives de passage de déjeuner à prix libre à la même table. Solidaire et participatif – chacun peut cuisiner ou proposer un événement, il favorise la rencontre et mixe les publics. Co-initié par Diane Dupré la Tour en 2016, ce concept, né à Lyon, a essaimé dans une vingtaine de villes en France. Et déjà attiré plus de 14 000 personnes.

Une pluie glaçante tombe en continu sur la Cité des Gones. L’ancien faubourg ouvrier de Vaise n’en est que plus triste avec ses rues en travaux. C’est dans l’une d’elles que s’est établie la première des ”Petites Cantines”. Ce restaurant singulier met dans un état de béatitude celui qui passe la porte. Corbeille débordant de légumes, grandes tables nappées de carreaux rouge et blanc, vaisselle empilée sur les étagères et bonne humeur. Ça s’affaire autour des fourneaux. Les uns épluchent pommes de terre et oignons, les autres écaillent les œufs mollets. Aujourd’hui, le repas est lyonnais. Midi approche, la tension monte, gratins dauphinois dans le four, tartes aux pralines dans le frigo – « zut, il y en a une qui s’est cassé la figure », déplore une participante. Le téléphone ne cesse de sonner, « Les Petites Cantines de Vaise, bonjour ? », chantonne Emmanuelle Allais, la responsable, de sa voix lumineuse. Les 32 places sont prises rapidement d’assaut. 

♦ Selon l’étude Solitudes 2024, de la Fondation de France, 21% des personnes interrogées se sentent seules 

Restaurant participatif

« Avec Les Petites Cantines, je sors de ma solitude »
Les petites Cantines de Vaise, l’une des 14 actuellement ouvertes @Marcelle

Exceptées Emmanuelle et son équipe du moment – une étudiante en alternance et deux services civiques, les autres personnes sont venues cuisiner bénévolement. Le lieu est participatif, tout le monde met la main à la pâte. « Il y a un côté ‘’comme à la maison’’, souligne la responsable. « C’est pour ça qu’on dit ‘’convives’’ et non pas clients, précise cet ex-ingénieure chimiste (bonus). Surtout qu’on déjeune les uns à côté des autres, ça crée une convivialité ». Parmi les cuisiniers du jour, Marcel. Cet habitué vient chaque jeudi depuis un an. Déjà à table, il attend que le repas démarre  – à 12 h 30 précises. Avec plaisir, il raconte qu’il aime venir ici car il sort de sa solitude, le restaurant est très accueillant et il « fait des rencontres qu’[il] n’aurait jamais pu faire autrement ». En une phrase, ce retraité affable résume l’ambition des Petites Cantines, telle que l’a voulue Diane Dupré la Tour, la fondatrice qui s’est reconstruite autour de ce projet (bonus).

Repas à prix libre

« Avec Les Petites Cantines, je sors de ma solitude » 1
Emmanuelle Allais (en dernier plan), responsable des Petites Cantines de Vaise, fait applaudir les cuisiniers du jour @Marcelle

La trentaine de convives installée, la maîtresse de maison, nom donné par l’association, fait tinter la cloche. Rappelle que le repas est à prix libre, « chacun donne ce qu’il veut ou peut ». Elle invite à applaudir ceux qui ont cuisiné avant de parler du menu : « un plat léger qui va être assommé par le dessert ». Près de la porte d’entrée, Bernadette et Pascal entament la salade. Ce couple, qui travaillait dans un CAT (Centre d’Aide par le Travail pour les personnes en situation de handicap), vit en résidence sénior. En face, Dominique, une voisine retraitée, confie qu’elle vient « pour ne pas rester seule chez moi devant mon assiette ».

On parle de tout et de rien

La conversation va bon train. La voici qui raconte qu’autrefois, elle gérait des Journées de Défense et Citoyenneté (JDC) pour des lycéens. « L’horreur, les jeunes étaient mal élevés ». Ça parle ensuite d’endométriose, « c’est pour ça que je n’ai pas pu avoir d’enfant », confie la vieille dame. Puis, d’un autre restaurant solidaire à Lyon, « mais l’hygiène bof, ça fait peur. Ici c’est propre et chaleureux », lâche Catherine, de passage dans le quartier pour un rendez-vous de médecin.

Diversité des convives

Sylvian travaille à côté, il vient déjeuner au moins une fois par mois ici @Marcelle

À l’extrémité de la table discute un groupe de six personnes. Ils sont en formation, à côté, en CMV (Communication non violente). Certains n’habitent pas Lyon. Le cas de Carine qui aime ici l’aspect chaleureux et l’idée de partager un repas avec des inconnus. Elle a rapidement pris les bonnes habitudes de la maison, converse avec Catherine, se lève chercher de l’eau, ressert ses voisins en gratin. À l’autre table discutent Yves, habitué depuis le début, et Sylvain, l’empathie accrochée à son costume. Il travaille à quelques mètres de là et déjeune ici une fois par mois. En face de lui, de biais, Sophie et Christelle. Ces salariées de Sanofi ont donné un jour de volontariat aux Petites Cantines « payé par la boîte ». Le matin, elles ont confectionné le gratin. Plus tard, elles feront la vaisselle. Emmanuelle fait remarquer la diversité des profils – retraités, gens qui travaillent, étudiants. « On rencontre des personnes très différentes de nous, souligne-t-elle. D’autant que le quartier de Vaise est resté populaire ». Zaïra, une adhérente, s’ajoute au dernier moment avec une amie. « On va vous faire de la place », les rassure la responsable, toujours joyeuse. 

Alimentation de qualité 

Dominique, une habituée, et Natacha Maillard, stagiaire aux Petites Cantines Réseau, qui chapeaute toutes les cantines @Marcelle

Avec le repas participatif et à prix libre, l’alimentation de qualité est un autre pilier des Petites Cantines. Ce qui permet à tous d’accéder à une cuisine fraîche et maison, quels que soient les revenus. Les aliments proviennent en partie de la récupération des invendus de la Vie Claire, de Biocoop et des Restos du Cœur, mais aussi de maraîchers locaux à des prix préférentiels. « On achète tout le reste, en essayant de privilégier le local, le bio si possible. On sert peu de viande volontairement , mais il y a toujours un jus de viande, un œuf, des légumineuses et des laitages. Par exemple, la tarte à la praline est très riche en crème ! », fait remarquer Emmanuelle. Ce qui n’empêche pas Dominique de ronchonner sur le contenu de son assiette, « bien souvent, j’ai faim à 16 heures ». Ce qui n’empêche pas qu’elle revienne chaque semaine. En revanche, le brunch du dimanche, c’est terminé pour elle. « Je n’ai pas trouvé l’ambiance super, il n’y avait que des jeunes. Ils ne nous aiment pas, ils nous mettent à part ». Les Petites Cantines de Vaise ouvrent aussi le jeudi soir, mais Dominique ne participe pas non plus, à cause de son feuilleton du soir.

Menu composé à la semaine

« Avec Les Petites Cantines, je sors de ma solitude » 2
Emmanuelle Allais, responsable des Petites Cantines de Vaise @Marcelle

Le menu est composé à la semaine, « en fonction des denrées en stock et des dons ». Et chaque jeudi, un convive prend la direction des fourneaux. Il y a eu un repas croate la semaine dernière, il y aura des lasagnes végétariennes la semaine prochaine. Le repas terminé, chacun vient payer son déjeuner. La structure a affiché au-dessus du bureau le coût des aliments – 4,50€, le prix d’équilibre – 14,50 € le menu complet (entre les matières premières, le loyer, les frais fixes, le salaire, etc). Et le super prix qui permet d’accueillir des convives ‘’avec moins de moyens, mais un cœur tout aussi grand’’.

Un équilibre fragile

Les deux salariés de Sanofi ont pu consacrer une journée aux Petites Cantines grâce à leur entreprise. Elles font la vaisselle avec deux étudiantes en stage au même endroit @Marcelle

La responsable concède que sa Petites Cantines est « souvent en dessous du prix d’équilibre ». Elle compense avec la vente de produits estampillés ‘’Les Petites Cantines’’ : livres de recettes, confitures et depuis mai 2024 le premier livre de Diane Dupré La Tour, ‘’Comme à la maison’’, qui raconte son parcours de vie (bonus). Ce restaurant de proximité s’appuie aussi sur les événements privés. « L’autre jour, une association a loué le local pour un départ à la retraite. Il y a eu aussi EDF qui a organisé une journée de team building pour ses salariés », poursuit la responsable de Vaise. Enfin, la mairie du 9ème donne un coup de pouce, « en nous sollicitant par exemple pour des prestations traiteur ». 

En 2020, Diane Dupré la Tour a reçu la distinction internationale de Fellow Ashoka, qui soutient et accompagne des entrepreneurs sociaux visionnaires, capables de transformer en profondeur le fonctionnement de notre société.

Un remède à l’indifférence des grandes villes

Pascal et Bernadette, des habitués @Marcelle

L’autre point d’équilibre est de trouver suffisamment de participants le matin pour cuisiner. Ce n’est jamais gagné. « Il y a des désistements de dernier moment, c’est ça le monde associatif. Une fois, je me suis retrouvée toute seule avec Marcel, on a dû commencer à éplucher les patates dès le café du matin. Ça crée des souvenirs », se souvient l’optimiste. Des projets ? L’achat d’un lave-vaisselle. « Le conseil d’administration était contre, car laver les assiettes crée de la convivialité, or on a toujours de la vaisselle, entre les marmites, le robot et les saladiers. Mais ça y est, c’est voté », se réjouit Emmanuelle. Zaïra continue à papoter avec son amie, qui ne connaissait pas le concept. Elle reviendra. Sylvain, le quadra en costume, doit reprendre le travail, mais prend le temps de demander des nouvelles à Bernadette et Pascal. Ils confient tout sourire : « Ici, on rencontre des gens gentils ». Peu importe le mauvais temps, Les Petites Cantines réchauffent le cœur et l’âme. Il est un remède à l’indifférence des grandes villes.♦

Bonus – Comment monter un restaurant Les Petites Cantines ? Emmanuelle Allais – Histoire de Diane Dupré la Tour – Son livre

  • Comment monter un restaurant Les Petites Cantines ? Quiconque peut monter une cantine. En revanche, les porteurs de projet doivent suivre des sessions collectives et individuelles animées par Les petites Cantines Réseau, qui permettent d’obtenir des réponses adaptées à chaque projet. Il doit également respecter la charte des Petites Cantines Réseau. Et, pour pérenniser le modèle économique, trouver un local dans un quartier passant, qui conjugue fréquentation et diversité, avec un loyer pas trop élevé. Les Petites Cantines Réseau accompagnent la phase de montage, d’ouverture et tout au long de la vie de la cantine. Enfin, chaque cantine locale a des partenaires locaux, en plus de partenaires nationaux (Fondation de France, Groupe SEB, AG2R, Monoprix…) et de l’Union européenne.
  • Emmanuelle Allais était ingénieure chimiste dans la peinture avant de tout plaquer pour créer un café associatif dans la salle municipale son quartier, à Sainte-Foy-lès-Lyon. Peu après, elle a pris la direction des Petites Cantines de Vaise. Elle aimerait un jour développer dans sa commune le concept des Petites Cantines. 
  • (Re)lire Favoriser la rencontre avec Un foodtruck dans un Ehpad
  • Diane Dupre la Tour et Étienne Thouvenot, fondateurs des Petites Cantines @Morgane Hamon

    Histoire de Diane Dupré la Tour. En mai 2013, cette mère de trois jeunes enfants perd son mari dans un accident de voiture. Ce drame provoque une vague d’entraide autour d’elle : commerçants et voisins lui apportent des plats pour l’aider à traverser cette épreuve difficile. La journaliste réalise la « puissance de la fraternité ». Elle raconte sur le site de l’association :  « l’un deux cuisinait chaque mardi un plat pour ma famille et le déposait devant notre porte ». Sa rencontre avec Étienne Thouvenot, alors responsable innovation du groupe Seb, est l’élément déclencheur. Ils se découvrent des interrogations communes : Comment faire société ? Provoquer  la rencontre ? Créer du lien ? Instaurer la confiance entre les gens ? De ces réflexions sont nées Les Petites Cantines en juillet 2015. La première voit le jour un an plus tard, suivie rapidement par d’autres : trois dans le nord de la France, cinq dans Lyon et sa banlieue, une à Paris, Mâcon, Annecy, Grenoble et, depuis peu, à Montbrison. Dix-sept sont en cours d’ouverture, notamment dans le sud-est (Marseille, Montpellier, Aix etc.) et le sud-ouest (Bordeaux, Pau, etc.). « C’est un modèle à contre-courant de la société parce que le repas est à prix libre et qu’on ne sait jamais qui va venir en cuisine ou à côté de qui on va être assis », raconte celle qui est aujourd’hui la co-présidente de l’association. Quant à Étienne Thouvenot, il a créé la Fresque de la Rencontre.

  • (Re)lire Contre la peur de l’autre, provoquer la rencontre
  • Son livre mêle son histoire personnelle de retour à la vie et la naissance d’un projet qui redonne le goût de la vie à d’autres. Il est “le récit d’un accident de la vie. Pas juste d’un accident de voiture, mais de tout cet incroyable accident que constitue la vie elle-même, du début à la fin ». Rencontres avec Diane Dupré la Tour : 

Mardi 18 juin 2024 – Librairie Les Lucioles à Vienne
Mercredi 26 juin 2024 – Librairie Les Liseuses à Croix

Mercredi 26 juin 2024 – Librairie Les Lisières à Lille

Samedi 20 juillet 2024 – Librairie Lavigne à Montbrison